LES CRYPTES DE BELAD ZEHNA SOMMAIRE

Auteur: Dr Carton
Découvertes épigraphiques et archéologiques faites en Tunisie (région de Dougga)
Publication: Société des sciences de l'agriculture et des arts de Lille. Mémoires. Vème série. Fascicule IV. Année: 1895

LES CRYPTES

Belad Zehna.


Les cryptes, assez nombreuses et intéressantes, y sont situées dans un des ravins qui divisent le versant oriental du Djebel Fedj el Adoum, sur un des contre-forts de cette montagne appelé Djebel Khoubz, auprès de la source d'aïn el Hammam, origine du bel aqueduc antique de Thugga. J'ai déjà dit que sur le Djebel Alia, tout proche, se trouvent nombreux mégalithes.

Toute cette contrée est très pittoresque. De gros blocs sculptés par l'action des météores forment des mamelons d'apparence curieuse, renfermant de beaux échantillons de bois fossile.

La première de ces sépultures qui ait attiré mon attention est un peu à l'écart des autres. D'un accès facile, son ouverture regarde vers le sud-est. Celle-ci a été en partie brisée, et très agrandie par les habitants d'un douar voisin, auquel la crypte sert de magasin. Sa hauteur actuelle est de 1m,75, sa largeur de 1m,40. L'épaisseur de son montant de gauche est de 0m,57. La salle a la même hauteur, et présente trois niches. L'une, placée au fond, a 0m,40 de hauteur, 0m,35 de largeur et 0m,19 de profondeur.

Les deux autres (fig. 188), situées dans la paroi de droite, sont accolées et disposées comme l'indique la figure ci-contre. Leur profondeur est de 0m,20. Au-dessus d'un de leurs côtés, est une petite dépression triangulaire de 2 à 3 centimètres de profondeur, dont la destination m'échappe.

En avant et à droite de la porte on remarque sur la paroi déclive d'un rocher une série de dépressions coniques de 1 à 3 centimètres de profondeur, sur autant de diamètre, disposées suivant une ligne sinueuse. Ces trous avaient-ils pour but de fixer plus solidement un bloc de grès roulé contre l'ouverture? La facilité avec laquelle on aurait pu arrivera cette sépulture permet d'admettre cette hypothèse.

On remarque, en effet, que cette crypte n'est pas logée dans un rocher à paroi verticale.

On est, en outre, au premier coup d'oeil jeté sur cette chambre, frappé d'une particularité. Sa forme générale est celle d'une hutte, d'un de ces gourbis comme les indigènes en élèvent encore maintenant.

Est-ce avec intention qu'en creusant ces tombeaux on a choisi de préférence un mamelon de cette forme, rappelant peut-être celle des habitations? Je l'ignore, mais j'aurai l'occasion de signaler bientôt un fait du même genre. En tout cas, cette considération s'accorderait avec la tendance qu'ont eue tous les peuples de donner à leurs monuments funéraires la forme de leurs demeures, tendance qui paraît due à l'usage, constaté en plusieurs pays, que l'on avait d'ensevelir les morts dans l'habitation elle-même.

Les autres chambres funéraires du Belad Zehna sont groupées dans le voisinage du bordj du caïd Mohamed ben Sultane.

Celles dont la description va suivre, sont situées sur la face nord d'un mamelon de grès.

La première présente une entrée de forme irrégulière, rare dans ce genre de sépulture. Mais comme les bords en sont très usés, il est difficile de dire si primitivement elle n'a point été carrée. Le seuil est à 1 mètre au-dessus du sol du vallon.

On remarque en outre, à la surface de la roche légèrement inclinée qui est au-dessous de l'ouverture, deux dépressions en forme de marche, qui sont peut-être relativement récentes. L'intérieur de la crypte est divisé en deux chambres. La première, à section horizontale carrée, est la plus grande. Ses parois sont verticales, le plafond, légèrement cintré, a une hauteur de 1m,65. Dans l'angle situé à gauche de la porte, est un enfoncement de 0m,08 de profondeur sur 0m,60 de largeur, allant de haut en bas de la paroi. Je ne serais pas étonné qu'elle correspondît à la partie céphalique d'une auge-sarcophage disparue.

Les deux salles communiquent entre elles par une porte ayant son montant de droite bien saillant, et présentant un seuil de 0m,34 de hauteur. Elle est cintrée à sa partie supérieure et a une hauteur de 0m,90.

Le sol de la seconde chambre est un peu en contre-bas de celui de la première.

Dans la paroi qui fait face à l'entrée a été creusée une niche, de forme rectangulaire, mesurant 0m,36 de hauteur, 0m,30 de longueur, 0m,16 de profondeur en bas, et 0m,11 de profondeur en haut.

On voit encore sur ce mur les traces de l'instrument qui a servi à évider la roche. Ce travail d'excavation devait du reste être très facile dans une pierre aussi tendre que le grès.

Près de là, se trouve une autre crypte à deux salles. L'ouverture primitivement carrée, actuellement irrégulière, mesure 1m,25 de hauteur et 0m,72 de largeur. L'épaisseur de ses parois est de 0m,55. Elle est de 1m,20 au-dessus du sol du vallon.

Sur le seuil, on voit nettement les traces d'un encastrement, tandis qu'à la partie supérieure, et sur la face extérieure du rocher, deux rainures obliques paraissent avoir eu pour destination de loger le haut d'une dalle de fermeture, ou plutôt d'une porte.

Entre la porte et la base du banc de grès, on voit quatre petites marches qui sont bien distinctes dans la photographie que j'en ai prise.

Les deux chambres sont à peu près d'égale grandeur.

Dans la première, la partie du sol située auprès du seuil de la porte extérieure, et indiquée dans le plan ci-dessous par un pointillé, est en contre-bas de 0m,06.

On n'y voit point de niches. Mais dans un des angles il existe une fissure naturelle à direction oblique, sur la lèvre inférieure de laquelle on a taillé deux petits gradins formant étagère.

La hauteur du plafond, légèrement courbe, est de 1m,60.

Un seuil de 0m,08 de hauteur sépare les deux pièces.

La porte de communication a 1m,50 de hauteur sur 0m,72 de largeur et 0m,55 d'épaisseur. La seconde chambre n'est pas à section horizontale carrée. Deux de ses faces se rejoignent par une courbe, ce qui est à la conformation du mamelon elle a été creusée.

On n'aurait pas pu lui donner de plus grandes dimensions sans détruire cette paroi. Sa hauteur est aussi de 1m,60.

Elle ne présente pas de niche.

Une autre crypte voisine des précédentes est aussi biloculaire. La surface de sa façade est formée par deux courbes, et il a fallu la creuser assez profondément, pour rendre vertical le plan de l'ouverture. De l'existence en avant d'elle d'une petite plateforme ayant 0m,90 de hauteur, 0m,80 de largeur et 0 m,45 de profondeur.

Le seuil est élevé de 0m,20 au-dessus du sol de la première chambre. Pas de traces d'encastrement.
Cette première pièce, de forme peu régulière, a 2 mètres de profondeur et, dans le fond, 1m,50 de largeur. Sur la paroi qui constitue ce dernier, on voit une cavité très détruite, qui a peut-être succédé à une niche. Le plafond, légèrement cintré, a 1m,50 de hauteur. La porte de communication est irrégulière, mesurant 0m,60 de longueur et 1mètre de hauteur. Son seuil a 0m,17 d'élévation.

La seconde chambre est de forme irrégulière. L'un de ses angles présente une ouverture donnant à l'extérieur et produite par la destruction des parois. Un autre est coupé par un pan qui présente un détail singulier. C'est un enfoncement de 0m,30 de profondeur, limité d'un côté par l'angle adjacent, et de l'autre par un bord ayant la forme des deux tiers d'un cercle. Ce bord est en outre longé, à l'intérieur de l'enfoncement par une rainure de 0m,03 de profondeur. Au centre du cercle est une dépression triangulaire, ayant à son milieu un trou assez profond de forme conique.

Dans le même alignement que ces tombeaux on trouve une cavité pratiquée à l'intérieur d'un mamelon de grès, et qui semble être une crypte restée inachevée.

Elle a la forme d'une fosse à parois verticales aboutissant à un diverticule demi-circulaire, de dimensions beaucoup moindres que celles des cryptes qui ont été décrites. Tous deux sont à ciel ouvert, comme si l'on se trouvait en présence d'une chambre dont la calotte supérieure aurait été enlevée. Il est probable que l'on avait commencé l'évidement de ce bloc et que son plafond, sous les coups de l'instrument, s'est troué ou effondré.

Sur la face sud-ouest du mamelon se trouvent ces sépultures, il en existe une autre, dont la forme extérieure, comme la crypte décrite plus haut (V. fig. 186) rappelle celle d'une hutte.

La porte, très usée, est à environ 1m,50 au-dessus du sol. Elle a 1m,35 de hauteur et 1m,20 de largeur. La première des deux salles a 1m,20 de hauteur, sa largeur dans le fond est de 1m,40 en bas et de 0m,90 en haut, sur les côtés de 1m,71 en bas et de 1m,59 en haut. On voit donc que les parois en sont légèrement inclinées.

En évidant cette crypte, on a épargné au milieu de deux faces parallèles une bande de pierre verticale, régulièrement taillée, et constituant des pilastres avec tous leurs éléments constitutifs. Ils forment une saillie de 0m,03 et offrent à leur partie supérieure un élargissement terminé à ses extrémités par deux cornes légèrement incurvées à pointe tournée en bas, dont l'ensemble imite assez grossièrement le balustre d'un chapiteau ionique. Ce chapiteau rudimentaire rappelle aussi les colonnes puniques qui ornent certains monuments africains, tels que le mausolée de Dougga et celui de Thuburnica.

Un bandeau formé par une large ligne en creux passant au-dessus du chapiteau, complète cette ornementation en figurant l'entablement. Cette tentative de décoration décèle chez ceux qui ont creusé les cryptes, certaines tendances, mais aussi une grande inexpérience artistiques.
On peut y voir le vague souvenir de monuments plus parfaits ou la copie grossière d'une ornementation existant dans d'autres édifices de la même époque en Afrique.

La seconde chambre est de forme très irrégulière. On y pénètre par une porte, dépourvue actuellement de seuil, ayant 1m,10 de hauteur, 0m,85 de largeur en bas, et 0m,44 à la naissance du cintre. Les parois y sont également inclinées vers l'intérieur et il y a, dans l'une d'entre elles, une niche rectangulaire, ayant en bas 0m,30, en haut 0m,25 de largeur, haute de 0m,35, et profonde en bas de 0m,17, en haut de 0m,15.

L'ouverture de ce tombeau regarde vers un vallon très pittoresque sillonné par un profond ravin rempli de chênes-lièges, et limité sur le versant opposé, par une berge escarpée , tapissée de lianes, haute d'au moins 30 mètres, dans laquelle ont été creusées trois autres chambres funéraires.

L'une d'entre elles est placée à mi-hauteur de l'escarpement, et d'un accès très difficile. Son ouverture est munie d'un encastrement très bien conservé d'une largeur de 0m,15 sur les côtés, de 0m,10 en haut, et de 0m,03 de profondeur ; sa hauteur est de 1mètre, sa largeur de 0m,80 à l'extérieur et de 0m,65 à l'intérieur, son épaisseur de 0m,40. Elle présente à sa partie postérieure un seuil de 0m,05 de hauteur sur 0m,17 de largeur. En arrière de celui-ci, on remarque dans le sol de la tombe, et de chaque côté de l'ouverture, deux trous qui paraissent avoir eu pour but de recevoir des tiges destinées à maintenir à l'intérieur une porte fermée. L'ouverture de la crypte était placée au-dessus du sol de la chambre. La figure ci-contre donne
ses rapports avec la paroi antérieure. Cette pièce a une hauteur de 1m,60 et une profondeur de 1m,70 sur une largeur de 2m,54. Dans le fond, on remarque une fausse porte d'une largeur de 1m,47 sur 0m,20 de profondeur s'étendant depuis le sol jusqu'au plafond.

Une autre crypte se trouve un peu en aval de celle-ci, à une hauteur de 4mètres. Pour y arriver, j'ai me servir d'une échelle de cordes attachée au haut de la muraille. Son ouverture, carrée, présente un encastrement. Elle n'offre, à son intérieur, rien de particulier qu'une niche faisant face à la porte.
Elle est de forme rectangulaire.

La dernière crypte qu'il me reste à décrire est située non loin et au-dessous de la précédente. Son entrée est d'un accès assez facile. La seconde de ses deux chambres présente une solution de continuité due à la destruction de sa paroi, qui était très mince eu ce point.

L'orifice d'entrée est carré, et muni d'un encastrement de 0m,07 de largeur situé en arrière d'une plate-forme de 0m,49 de largeur. A l'intérieur, il est encadré par un bord plat, en retrait sur les parois de la chambre. Celle-ci a 2m,26 de profondeur sur 1m,50 de largeur, et environ 1m,50 de hauteur. Elle est cintrée à sa partie supérieure (Sa forme intérieure est donc celle de certains monuments funéraires, probablement phéniciens, que j'ai décrits, situés aux environs de Souk el Arba. La nécropole de Butta Regia, fouilles opérées en 1889, in Bull, arch., 1890, 2, p. 152, fig. 2.) mais plus basse de 0m,15 dans le fond qu'en avant. La porte de communication qui réunit les deux pièces est arrondie à sa partie supérieure, haute de 0m,95, large de 0m,60. La seconde chambre a 2 mètres de longueur sur 1m,50 de largeur. L'un de ses angles est arrondi à cause de la forme extérieure du mamelon de grès, elle a été creusée. C'est en ce point que se trouve une entrée pratiquée aux dépens de la paroi, à une époque récente. Le cintre de la voûte est, dans fond, à 0m,75 et près de la porte à 0m,15 au-dessus du sol. Les parois présentent un essai de décoration intéressant.

C'est d'abord, à la naissance du cintre, un bandeau, formé par deux lignes creusées parallèlement et séparées par un intervalle de 1 centimètre. Perpendiculairement à ce bandeau s'abaissent trois séries de lignes accouplées, qui divisent les parois latérales en panneaux.


En outre, il existe, disposés d'une façon très dissymétrique parmi ces derniers , une série de graffites très grossiers , figurant des palmettes, des cercles s'entrecoupant ou à rayons, enfin des signes formés de traits entrecroisés, et dont quelques-uns rappellent un peu certains caractères libyques. J'ai hésité longtemps, avant d'admettre que ces traits aient été tracés par la main de l'homme. M. le pro- fesseur Gosselet, à qui j'ai soumis les calques que j'ai pris, et dont le plus intéressant est reproduit ci-contre (2), ne croit pas que ces dessins soient un phénomène naturel.


Quel est l'âge de ces sépultures, qui se rencontrent le plus souvent au voisinage des dolmens, dont les cadavres paraissent n'avoir pas été incinérés au moins dans certains cas, et dans lesquels on trouve une régularité dans le travail, une tendance à l'ornementation qui semblent les différencier, quant à la date, des mégalithes? MM. Bertholon et Touttain les croient berbères. Avec Guérin et Tissot, je les considérerais volontiers comme phéniciennes ou libyco-puniques. On a vu au cours de cette description les rapprochements qui expliquent cette opinion.
Il y a lieu cependant, jusqu'à ce que des observations heureuses nous fournissent plus de renseignements à cet égard, de tenir compte du voisinage fréquent qu'elles présentent avec les mégalithes, voisinage déjà signalé par le colonel Mercier à propos de la nécropole de la Roknia, et par de Bosredon, qui ajoute ceci : « partout les Cyrénéens ont pu tailler leurs chambres funéraires dans le roc, ils l'ont fait ».